
C'est le même équipage, après un peu moins d'un an qui se retrouve au Pirée, ce 5 Juin 2021 : à côté du capitaine et de Catherine, 3 équipiers de choc : Marie et Turca, et bien sûr Loïc ! Pour tous, les formalités vaccinales ont été faites, et nous pouvons donc prévoir d'effectuer cette année le programme annulé l'an dernier, qui doit conduire Tahenkat jusqu'au delta du Danube, et le ramener ensuite à Egine.
Quelques petites questions, et de la morve ...
Planifier cette navigation, c'est bien, mais suis-je bien certain qu'elle sera possible?
Il faudra passer les détroits, et la mer de Marmara, c’est-à-dire traverser la Turquie. La liste des aléas qui me turlupinent est bien longue :

et puis, la crise géopolitique aigüe de 2020, entre Turcs et Grecs (ceux-ci soutenus par la France) sera-t-elle assez apaisée pour que nous n'en subissions pas les conséquences?
et encore, les campagnes anti-françaises menées par les islamistes auront-elles encore des échos ?
Patrocle sans Achille!
A côté de tout ça, le Meltem naissant en juin, qu'il faudra affronter vent debout jusqu'à Istanbul, est le cadet de mes soucis...
D’autant plus que j'ai décidé au printemps d'équiper le bateau de voiles neuves : nouvelle grand-voile entièrement lattée, avec amélioration de la circulation des bosses de ris, et surtout magnifique génois triradial .
C'est la fête quand Patroclos, de "Quantum Sails - Athènes", avec qui j'ai traité, vient procéder à l'installation ce mardi 8 au matin !
Par ailleurs, le circuit de refroidissement du moteur a été entièrement révisé par Spyros, le mécanicien du chantier, qui a changé également les charbons du démarreur, et effectué l'entretien hivernal.
Nous avons mené à bien l'essentiel de la préparation en 2 jours et demi, et pourrons mettre à l'eau dès le mercredi 9 !


9 juin : en quittant le chantier, une petite étape nous amène sous le Cap Sounion, où nous mouillons pour la nuit, comme c'est maintenant notre tradition. Le temple de Poséïdon illuminé veille toujours sur nous...
Navigation tranquille dans les Cyclades
10 juin : plus de 40 milles à courir aujourd'hui pour atteindre Sériphos ...
Pendant la matinée, le vent de Nord-Est, force 4, nous permet de filer au largue. Les voiles neuves font merveille ! Le vent baisse malheureusement lorsque nous descendons dans le sud, et nous sommes obligés de finir l’étape au moteur.
Nous mouillons à 17 heures dans la magnifique baie de Livadhi, surplombée par la chora de Sériphos.




Après un bain rapide, nous débarquons, et attaquons la montée vers le sommet, sur le chemin pavé. Progression pénible sous un soleil encore accablant, mais joie au sommet en contemplant les horizons, plaisir de découvrir les moulins à vent sur leur crête, et moment de réconfort sur la terrasse d'une taverne...
11 et 12 juin : nous faisons étape d'abord à Sifnos : mouillage dans Ormos Vathi, complètement endormi sous le chaud soleil, puis à Ios.
Vent portant de Nord-Est toujours, mais souvent trop faible. Depuis le mouillage sauvage d'Ormos Kolitzani, à Ios, nous montons jusqu'à la ville, qui surplombe la rade du port : harmonie de blanc et bleu, caresse du vent qui nous rafraichit après l'effort...

Dans le volcan
13 juin : une courte navigation nous amène en fin de matinée dans les parages de Santorin (Thira, pour les grecs).
Par la petite passe du nord, nous pénétrons dans la caldeira, cratère effondré et envahi par la mer, depuis l'antiquité, et nous la traversons lentement.
Au-dessus de nous, les falaises de couches de cendres et de roches, sur lesquelles s'étalent les villages blancs. Nous contournons l'ilot central de Néa Kameni (apparu du 16ème au 18ème siècle), où sont visibles les dernières traces de l'activité volcanique, en 1950.
Nous sortons par la passe sud, et nous présentons à l'entrée de la marina de Vlikhada.
On nous renvoie mouiller sur bouée à l'extérieur ! Il nous faut attendre une confirmation éventuelle en fin d'après-midi pour une place au port...


Echo de la crise des réfugiés
Durant l’attente de la réponse de la marina, je consulte les messages du NAVTEX, dont l'un annonce déjà l'ambiance le long des côtes turques :
" des activités de l'OTAN pour prendre en charge la crise des réfugiés et des migrants sont en cours. Les navires naviguant dans les zones citées ci-dessus sont priés de rester à l'écart des unités de l'OTAN pour des raisons de sécurité".
A la tombée du jour, j'ai finalement, après plusieurs sollicitations, la réponse de la marina : "pas de place, désolés..."
Je n'en suis pas surpris, car nous avons pu constater que le port est devenu la base de l'industrie du "promène-touriste" sur catamaran. Ces énormes bateaux rentrent tous en cortège vers 20h, et s'amarrent à couple, dans un joyeux désordre, jusqu'à encombrer complètement le bassin.



Départ imprévu pour une navigation nocturne
Le vent annoncé d'Ouest, force 4 , me fait reconsidérer l'idée de rester pour la nuit sur ce mouillage qui sera exposé, et donc au moins inconfortable, voire dangereux si le corps mort qui nous retient vient à lâcher.
Notre voisin de mouillage est justement venu en annexe nous confirmer le peu de confiance qu'il faut avoir dans ces installations d'amarrage, souvent bricolées. Il me parait donc plus sûr de reprendre la mer.
Vers 10h45, par nuit noire, nous quittons prudemment notre mouillage en évitant les hauts-fonds, et mettons le cap à l'est, vers Astypalaïa ("la vieille cité"), cette île en forme de papillon sur la carte. Nous prenons nos dispositions pour la nuit, et organisons les quarts.
A propos de Santorin:
Selon certaines hypothèses, l'éruption cataclysmique de Santorin, 1600 ans avant Jésus-Christ environ, qui a entrainé la disparition d'une riche civilisation minoenne sur l'île, serait à l'origine du mythe de l'Atlantide, développé par Platon.
D'autres situent au-delà des colonnes d'Hercule (le détroit de Gibraltar) la terre des Atlantes, dans l'océan auquel ils ont donné leur nom.
Mais la localisation la plus extraordinaire de l'Atlantide reste sans conteste celle imaginée il y a cent ans par Pierre Benoit, dans son magnifique roman : on y découvre les descendants des Atlantes en plein cœur du Sahara, région encore mystérieuse au début du vingtième siècle, l'héroïne Antinéa descendant d'Athéna, et de la reine ancestrale des touaregs, Tin Hinan ! Voilà un nom qui résonne pour moi avec celui de notre bateau, Tahenkat !
Aperçu des Cyclades
Toute la nuit, nous courons plein est, presque en route directe vers notre destination. Nous étant d'abord avancés au moteur, nous pouvons, après avoir doublé Anafi, établir la voilure.
En effet, le vent d'Ouest très modéré, que nous recevions plein arrière, est passé maintenant au Nord-Ouest, en se renforçant un peu, ce qui est plus favorable pour notre progression.
Le 14 juin, au lever du soleil, nous sommes en vue d'Astypalaïa, dont la citadelle se découpe au sommet d'une colline aride. Le mouillage d'Ormos Livadhi est paisible, et nous permet de profiter d'un agréable petit déjeuner, avant d'aller à terre visiter la ville.
De retour à bord, nous faisons le point sur les prévisions pour l'étape suivante, qui doit nous conduire à Léros .




La météo annonce un meltem entre 15 et 25 nœuds, de Nord, comme il est de règle ici. Pour nous qui voulons faire route au nord-est, sa direction nous convient, mais s'il monte effectivement à force 6, il nous faudra progresser au près sous trinquette et dans une mer formée, ce qui ne sera pas très confortable...
Record pour un bord de près sans virement
15 juin : nous avons levé l'ancre à 8h, et nous naviguons pendant une petite heure sous le vent de l'île.
A 9h, nous pouvons régler les voiles au près, car nous venons de quitter le dévent de l'île, et entrons dans le flux de Nord. Nous partons à belle allure, cap au 40. Assez vite, nous constatons que le vent ne semble pas devoir dépasser 17 ou 18 nœuds, et ce sera le cas toute la journée.

Dans ces conditions, nous pouvons conserver génois et grand-voile haute, ce qui nous permet de filer à près de 6 nœuds. De plus, le vent adonne progressivement, ce qui nous permet de remonter en route directe vers notre but .
Nous naviguerons sur un seul bord de près, sans virement, ni modification de réglages, pendant presque 40 milles!
A 17h , nous sommes entrés dans la rade de Lakki, et nous amarrons à la marina.
Petite Italie
La petite ville a un aspect inhabituel, pour nous qui venons des Cyclades : l'architecture "néo-classique" (mussolinienne, pour tout dire) rappelle certaines villes côtières de l'Adriatique, ce qui n'est pas un hasard, car le Dodécanèse (groupe de 12 îles auquel appartient Léros) est resté aux mains des Italiens de 1911 à 1943. Ils faisaient suite aux Ottomans, et eux-mêmes ont laissé la place aux Allemands pour 2 ans. L'archipel n'est devenu grec qu'après 1945.

Astypalaïa et Léros


Sur les traces de l'Aigle de Patmos
16 juin : Petite traversée jusqu'à Patmos, dans un meltem modéré, qui permet à Marie de s'essayer à la barre. Nous mouillons sur corps mort (payant) dans Ormos Grikou.
La rade magnifique est surplombée par la ville haute, elle-même groupée autour du monastère de Saint-Jean-le-Théologien, du onzième siècle.
Le Jean en question est l'évangéliste (toujours représenté avec un aigle), qui fut exilé à Patmos au premier siècle de notre ère par l'empereur romain. C'est au cours de son séjour sur l'île (dans une grotte) qu'il rédigea l'Apocalypse.
17 juin : nous débarquons en annexe, et entamons la montée par de petits chemins, jusqu'à la ville et au monastère.
Celui-ci ressemble plutôt à une forteresse, tant il est puissamment bâti, et effectivement, ce rôle défensif devait être nécessaire à l'époque de sa construction, et même encore beaucoup plus récemment !
Changement de tenue à l'entrée du monastère, hommes et femmes ne pouvant pénétrer l'enceinte que vêtus décemment, c'est-à-dire bien couverts !
Visite superbe, tant pour l'architecture du lieu, que pour les fresques magnifiques de la chapelle, et les vénérables manuscrits sur parchemins de la bibliothèque (les photos sont malheureusement interdites). La chora alentour ne manque pas non plus de charme, par ses ruelles étroites, et ses vues sur la mer.
Redescente rapide, et, après avoir rejoint notre bord, nous appareillons sans retard, en direction de la petite île de Fournoï, au nord de Patmos.


Patmos

La traversée entre Patmos et Fournoï se fait au près, à bonne vitesse. Un peu avant 18h, nous nous amarrons sur ancre, et cul à la petite jetée de Kladharidhi, sur l'île de Fournoî, qui marque notre entrée dans les Sporades de l'est.
Descente à terre pour aller jusqu'à la très modeste taverne, sur la plage. Par signes, nous finissons par nous faire comprendre du couple qui tient l'établissement, pour nous faire servir des boissons et quelques mezzés.
D'où coule le mastic
18 juin : Longue étape jusqu'à Chios. Nous n'avons pas à nous battre contre le meltem : il est presque inexistant, force 1 à 2 seulement, toute la matinée. Ce n'est que vers 13h30 qu'il forcit un peu, et nous pouvons poursuivre la navigation sous grand-voile et génois. Nous mouillons à 17h passées dans Ormos Salagonas, sauvage et désert .
Débarqués peu après sur la grève, nous entreprenons une marche sur les chemins ou les sentiers du maquis, et même hors sentiers! Nous avons ainsi un bon aperçu sur la vie rurale, et très fruste assurément, de ce petit coin tranquille, et surtout nous découvrons la culture mythique de l'île de Chios : le pistachier-lentisque, dont la résine est récoltée pour donner le fameux mastic de Chios ! Cette gomme aromatique est utilisée pour préparer des boissons, et ses vertus médicinales sont réputées.
Nous rentrons à bord fourbus, et les jambes bien écorchées ! ...


19 juin : en route pour Psara... Aujourd'hui comme hier, nous rencontrons des conditions très modérées, avec un vent qui ne daigne véritablement se lever que dans l'après-midi. Mouillage à proximité du port de Psara.
La liberté ou la mort
La petite ville donne un sentiment d'abandon, que n'arrivent pas à effacer les travaux de réseaux et voirie en cours dans ses rues étroites. Le moulin sur sa colline est resté "dans son jus", n'ayant bénéficié d'aucune réfection à destination des touristes, de toute façon absents.
Malgré tout, sur une bannière flottant au vent du port, s'étale fièrement la devise de l'île, : ΕΛΕΥΘΕΡΙΑ Η ΘΑΝΑΤΟΣ (éleuthéria i thanatos, "La liberté ou la mort").
Les marins et armateurs de Psara ont en effet été très actifs lors de la guerre d'indépendance du 19ème siècle, ce que les Ottomans leur ont fait payer très cher. En juillet 1824, peu après le massacre de Chios, eut lieu celui des habitants de Psara, où l'on estime à 17000 le nombre de victimes. L'île, autrefois prospère, ne s'est pas relevée de cette tragédie.

Chios et Psara
20 juin : après avoir quitté le mouillage, nous partons sous voiles vers Plomari, sur l'île de Lesbos. Nous croisons plusieurs cargos, probablement sur la route entre les Dardanelles et le canal de Suez.
Orage en mer
Le vent tombe malheureusement, et les nuages s'accumulent sur l'île de Lesbos dont nous approchons.
A 3 milles de la côte, l'orage éclate sur les terres, puis se déplace vers nous. Je décide de nous écarter prudemment vers l'ouest, ce qui permet de temporiser, et d'éviter une manœuvre de port dans des conditions difficiles.
Peu après, l'orage s'éloigne vers la Turquie, et nous pouvons faire notre entrée , et nous amarrer à Plomari, tout à fait tranquillement, et sous un ciel très clair.
Très peu de bateaux de plaisance, quelques pêcheurs, dont certains viennent nous demander après avoir quitté leur barque si nous n'avons pas eu de problème sur l'eau... Eux-mêmes ont dû être secoués, j'imagine...


Un Barbayanni, sinon rien
L'île de Lesbos est connue comme un des berceaux de l'ouzo, boisson nationale de la Grèce. Ouzo de Mytilène, Ouzo de Plomari,... Mais à Plomari même, est fabriqué l'ouzo le plus renommé en Grèce, celui de la maison Barbayanni, que nous avons eu l'occasion de goûter et d'apprécier!
Nous irons visiter la fabrique et le hall d'exposition, à quelques centaines de mètres à la sortie de la ville.
21 juin : nous avons décidé de gagner la capitale de l'île de Lesbos, Mytilène, ce que je n'avais pas envisagé au départ.
Nous passerons une nuit dans sa marina, bien équipée, ce qui nous permettra de régler un problème crucial: le nettoyage de notre linge sale, qui commence à s'accumuler (en effet, nous avions cru le laver à Léros, mais par suite d'une erreur, en fait une confusion entre lave-linge et sèche-linge (!), nous avions seulement séché la crasse...)

Les migrants de Lesbos
Nous nous retrouvons donc à naviguer dans le chenal entre Lesbos et la Turquie, tristement célèbre pour les traversées souvent tragiques des migrants...
Nous croisons des vedettes garde-côtes grecques, qui sont basées en grand nombre au port de Mytilène, et qui patrouillent régulièrement dans le chenal.
Ce déploiement de forces ne me surprend pas, car j'ai déjà reçu plusieurs messages sur le NAVTEX comme celui-ci :
"de nombreux petits pneumatiques surchargés et incapables d'affronter la mer se déplacent dans le voisinage, partant des côtes turques vers les îles grecques. Les navires naviguant dans les zones mentionnées sont priés d'être particulièrement prudents et vigilants, en prenant en compte aussi que des opérations de recherche et de secours peuvent être en cours" .


Dans les rues de Mytilène, nous pouvons voir, bien sûr, de nombreux migrants, dont certains dorment visiblement sur des cartons ou matelas entassés au coin d'espaces publics. Leurs enfants jouent dans les fontaines publiques...
Nous flânons dans les quartiers agréables autour du port, découvrons la "mosaïque des cultures" exposé par la municipalité : cette œuvre a été confectionnée par association de carrés de mosaïque, chacun réalisé par un migrant d'un pays du Moyen-Orient, ou d'Afrique Subsaharienne, sous la conduite d'artistes locaux .
Le soir à la marina, concert organisé par et pour les migrants, et les organisations qui les soutiennent.

Les forces de l'ordre interviennent vers 10h 30 pour arrêter le concert, et faire évacuer la foule.
Retour en mer
22 et 23 juin : après avoir fait le plein de carburant, nous quittons Mytilène, longeons la côte sud de Lesbos, et visitons ses beaux mouillages.
C'est d'abord Ormos Mersinia, où nous passons une nuit, après avoir longuement parcouru sa magnifique oliveraie, plantée d'arbres centenaires.
Puis, pour une halte bain et snorkeling, Eressos, qui se revendique comme le lieu de naissance de la poétesse antique Sappho.
Enfin, Ormos Sigri, à la pointe sud-ouest de l'île, pour notre dernière nuit dans les eaux grecques.
C'est le moment de préparer notre arrivée en Turquie : documents, pavillon frappé du croissant et de l'étoile, demande d'un forfait téléphone, formulaire numérique à remplir pour obtenir un pass sanitaire turc.

Lesbos
Vidéos (passer en plein écran, retour par "échap")
Vidéo-Traversée Astypalaïa-Léros
Vidéo-Concert à Mytilène (au profit des migrants)